L’œil de Fénelon

Édition printemps 2025-2026
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L’Édito de l’Œil

Iran 2026 : la fin des illusions, l’heure des nations

Édition printemps • Auteur : C. Billières

La crise iranienne n’est pas un simple embrasement régional : elle révèle la fragilité de l’ordre mondial, l’épuisement des illusions européennes et la nécessité, pour la France, de redevenir une puissance d’équilibre capable de protéger ses intérêts et d’assumer son rang.

Depuis 1979, Washington et Téhéran s’affrontent par procuration, par sanctions, par cyberattaques. Cette fois, la Maison-Blanche sort l’artillerie lourde. Les sites nucléaires de Natanz, Fordow, Esfahan (pourtant parmi les plus protégés du pays) ont été touchés. L’opération, loin d’être un simple avertissement, vise à repousser durablement les capacités nucléaires iraniennes (jusqu’à l’anéantissement du régime ?). Mais elle ouvre aussi une nouvelle ère d’incertitude : l’Iran peut-il se permettre de ne pas riposter ? Et jusqu’où ? Quels sont les avantages et potentielles pertes de certains acteurs ? Quid de la France ? C’est le 28 février 2026 que commence l’offensive israélienne et américaine sur l’Iran, marquant ainsi la fin d’un long cycle de « dissuasion ambiguë ».
Ce basculement n’est pas seulement militaire : il marque la fin d’un monde où l’Occident croyait encore pouvoir contenir les crises à distance. Désormais, chaque frappe, chaque riposte, chaque hausse du baril résonne jusque dans nos économies, nos urnes, nos vies.

L’Iran riposte

Le premier constat qui s’ouvre à nous est celui du caractère asymétrique du conflit. Si le bloc Israël–USA a acquis une suprématie stratégique sur l’Iran, il ne faut pas se méprendre sur le fait que la simple survie du régime de Téhéran consiste en un affront pour le bloc. En effet, les mollahs n’hésiteront pas à crier victoire malgré la déroute évidente du régime. Par ailleurs, l’Iran, bien que largement inférieur d’un point de vue militaire, sait piquer où cela fait mal. Nous en avons ainsi eu l’exemple avec les frappes iraniennes contre le quartier général de la 5e flotte de l’US Navy à Manama, à Bahreïn. Enfin, sa stratégie de drones Shahed, qui avait su être un atout du régime, va sans doute voir son efficacité diminuer par la copie de ce modèle du côté américain (LUCAS).
L’Iran perd la bataille conventionnelle, mais gagne la bataille symbolique : celle où l’humiliation infligée à Washington suffit à nourrir sa propagande intérieure.

Restructuration de l’horizon

Le deuxième constat est celui d’une restructuration de l’horizon. En effet, les alliances semblent se cristalliser. D’un côté, les États-Unis avec Israël, une alliance qui date de 1948 (même si discutable car l’ampleur de l’alliance se révèle en 1973). De l’autre, l’Iran soutenu par l’Irak, la Syrie (passive) mais aussi la Chine (d’un point de vue économique uniquement) et enfin la Russie (économique, aucun accord de défense connu ne les relie à ce jour). Le monde se fige en blocs, comme si l’Histoire retrouvait ses vieux réflexes. Et dans ce jeu de plaques tectoniques, l’Europe apparaît plus spectatrice qu’actrice.

Le cas de la Russie et des États-Unis

La Russie. Si la Russie est censée être un allié traditionnel de Téhéran, elle n’a pour le moment pas réagi de manière effective ou du moins elle a dénoncé « une violation cynique de toutes les normes de la morale humaine et du droit international ». La tension à Moscou est d’autant plus grandissante qu’après avoir perdu le Venezuela et la Syrie, il semblerait que ce soit au tour de l’Iran. Vladimir Poutine s’apprête à perdre un autre de ses autocrates protégés. La situation devient presque gênante pour le Kremlin dont l’impuissance est « le signe d’un déclassement stratégique régional et global » selon Tatiana Kastouéva-Jean (directrice du centre Russie-Eurasie de l’IFRI). C’est que la Russie est prise en tenaille entre le conflit de l’Ukraine qui dure, et ne peut par conséquent pas venir en aide de manière concrète aux mollahs, mettant en péril de nombreux projets économiques communs (nucléaire civil…). Enfin la Russie « bénéficie » de la crise du golfe arabo-persique : l’envolée des prix du pétrole et du gaz « remplit les caisses de l’État russe pour son effort de financement de guerre », écrit Challenges.
Les États-Unis. Les États-Unis se trouvent en réalité bien moins touchés que les médias le laissent paraître, d’une part car ils ne dépendent pas autant que l’Asie et l’Europe du pétrole de cette région, et d’autre part car ils n’ont pas envoyé d’hommes sur le « front » (à nuancer car à ce jour 7 citoyens américains sont tombés en portant l’uniforme et une centaine seraient blessés). Toutefois les tensions montent au pays de l’Oncle Sam, causées principalement par le bellicisme de Donald Trump. Celui-ci se veut rassurant : « Un tout petit prix à payer pour la paix et la sécurité dans le monde. » Cependant il n’y a aucun doute quant à l’impact sur les élections de novembre à venir.
L’Ukraine. L’Ukraine, elle, craint un abandon des forces occidentales dans sa lutte contre la Russie. Afin de rester au premier plan, le président Volodymyr Zelensky propose de livrer à l’armée américaine et à ses alliés régionaux des systèmes d’interception de drones. C’est « une nouvelle occasion de se présenter comme le meilleur allié de l’Occident », selon l’IFRI.

Quels impacts pour la France ?

Qu’en est-il pour la France ? Que risquons-nous économiquement, et quel est notre rôle ?
Cette guerre, jamais l’Élysée ne l’a souhaitée. Emmanuel Macron déclarait une semaine après l’apparition du conflit : « La France ne fait pas partie de cette guerre et ne va pas s’y engager. » Pourtant la mobilisation du Charles-de-Gaulle en mer Méditerranée près de la Grèce semble nuancer ce propos.
La France avance sur une ligne de crête : ne pas s’engager, mais ne pas disparaître. Ne pas provoquer, mais ne pas s’effacer. C’est la posture des puissances qui comptent encore, même lorsqu’elles doutent.

Un choc économique brutal

Et pendant que les diplomates s’agitent, l’économie française encaisse le choc.
Sur le front économique, la crise iranienne agit comme un révélateur brutal de nos vulnérabilités. La France encaisse déjà les premières secousses : la facture énergétique s’envole, avec un gaz dont les tarifs pourraient grimper de 40 % d’ici juillet, selon les projections d’EDF. Dans le ciel européen, la tempête est tout aussi violente : plus de 40 000 vols annulés, des routes aériennes détournées, et des prix qui s’arrachent vers les hauteurs (Air France en est l’un des premiers témoins). Les mers ne sont pas épargnées. Le transport maritime, colonne vertébrale du commerce mondial, voit ses coûts bondir : de 65 à 180 dollars supplémentaires par conteneur, selon les estimations de CMA CGM. Une hausse qui se répercutera, tôt ou tard, sur chaque produit importé. L’agriculture, déjà fragilisée par les aléas climatiques, subit à son tour la pression du gaz (indispensable aux engrais : « le gaz est la matière première de plusieurs engrais azotés indispensables à l’agriculture mondiale tels que l’urée et l’ammoniac », souligne Thierry Pouch, chef économiste à l’Assemblée permanente des Chambres d’agriculture), tandis que les épargnants voient leurs portefeuilles jouer à l’accordéon au rythme des marchés financiers, pris de vertige face à l’incertitude géopolitique. La crise s’invite dans nos foyers, nos entreprises, nos assiettes et nos économies domestiques, rappelant la guerre du Kippour et le choc pétrolier de 73-75.

Une puissance militaire qui ne peut rester spectatrice

Enfin la France ne doit pas oublier qu’elle est « la deuxième force militaire extérieure la plus importante de la région après les États-Unis », souligne Élie Tenenbaum, directeur du centre des études de sécurité de l’Ifri. À défaut de porter de véritables actes, Paris condamne « une action conduite hors du droit international » et fait porter sa voix... Car la France, malgré ses doutes, reste une puissance. Une puissance qui parle, qui pèse, qui protège. Une puissance qui, même bousculée, refuse de renoncer à son rôle d’équilibre dans un monde qui vacille.

La crise iranienne nous rappelle une vérité simple : dans un monde fracturé, la France n’a plus le luxe de l’innocence stratégique. Elle doit choisir, agir, anticiper. Non pour suivre les autres, mais pour rester elle-même. Car si l’Histoire s’accélère, la France n’a qu’une option : courir en tête.
Quoiqu'il en soit, une véritable question se pose pour la France. C’est une question dont les enjeux pourrait bien déterminer son avenir : la France est-elle prête à s'affranchir de certaine valeur afin de préserver ses intérêt économique ? Ou bien va-t-elle rester à l'écart au péril de sa santé vacillante ? Dans tous les cas, il paraît difficile d’imaginer que la France, et même l’Europe, puissent traverser cette période sans en payer le prix. Car si elles n’agissent pas, elles continueront de perdre une influence qui s’effrite année après année, comme en témoigne la situation en Afrique.

SOURCES :
Interview de Tatiana Kastouéva-Jean - ifri
Guerre en Iran - Le Parisien
Guerre en Iran - ifri